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28 février 2012

Musique hantée à Londres

Photo: Julien Gremaud

Comme une lame de fond, la musique électronique moderne, complexe car ni synthétique ni humaine, tourmente chaque grandes productions. On l'appelle parfois dubstep, pour simplifier. Le cas est bien plus trouble que cela. Quelques heures durant à Londres, alors que le Grand froid arrivait à travers des fenêtres perméables, on a senti cet autre grand souffle. Musique Hantée à Londres, je prends le relais de mon collègue pour assister à une soirée d'un label majeur en 2012.

Début du mois. Londres au soleil, pour pas longtemps. Premier soir à instruments, au mythique Lock Tavern, là où auraient joué pas mal de grandes stars, avec Stranded Horse, notamment connus pour leur reprise du titre des Smiths, ”What Difference does it Make?”. Pendant ce temps-là, nous loupons sans le savoir, venant d'arriver, la prestation de Nicolas Jaar au Roundhouse. Pas grave, notre émissaire Musique Hantée y était la semaine avant, à Milan. Londres peut bien être la maison-mère de la musique moderne, se retrouver sans plan établi ne pardonne pas: à Camden, pas beaucoup de chance de se glisser dans un endroit hanté. On finira sans trop y croire dans une des succursales sans âme du Barfly, à entendre nous refourguer toujours la même musique, entre Dizzee Rascal, Chemical Brothers et Strokes. Étonnant comme l'Angleterre à guitares ne change pas: elle ne laisse rentrer des beats dans ses murs que sporadiquement, avec une allégeance pas si désinvolte que cela. On casse ces murs en se préparant pour une enfilée de haut-vol: les spectres nous attendent dans divers endroits.


Le Corsica Studio fait plaisir à voir: après maints détours, du côté de Elephant and Castle, Southwark, l'endroit, autogéré et non-profit, rassure. Seul le line-up apparaît sur la porte. Notre expert local précise: parmi celle-ci,  on retrouve des gens pas si inconnus que cela: 2562 sous son autre apparence, A Made Up Sound, le producteur Anthony Shake Shakir, très rare en Europe, trentenaire de pratique, sous l'égide de divers labels historiques, de International Deejays Gigolos au Metroplex de Juan Atkins. Le premier est furieux, le second lumineux, mais avec un point commun: quel volume sonore! Habitué de grand son, le promoteur Plex semble anéantir toute tentative de répit, avec à son récent palmarès Sandwell District, Cristian Vogel ou encore les fournisseurs en vinyles du tout-Berlin, Hardwax. Objekt et Nightwave ouvrent les feux pour l'invité surprise. 150 clubbers londoniens le ventre à terre, les oreilles entaillées, et Jackmaster qui débarque, de Glasgow, avec son étiquette de gros poisson, immédiatement reconnaissable par les habitués. Ce mec-là a fondé le label Numbers, signe Jamie XX, ou Deadboy et s'inscrit comme un DJ hallucinant. Nous sommes au cœur de la tourmente, accrochons-nous. 


Le lendemain, on s'attend à du même acabit: le label Hotflush Recordings est à l'honneur, tout simplement à l'usine à son, la Fabric. Cet endroit possède l'amplitude à défaut du niveau sonore; dans le catalogue du propriétaire dudit label Scuba, on retrouve sur scène les très attendus Sepalcure. Un live set sans surprise, avec le sensuel "See me Feel Me" en entrée pour l'intégralité du premier LP du nom du duo. Dans notre dernier Speaches, nous avions parlé de cet album, aussi inégal que détenteur de quelques tracks savamment sensuelles et vendeuses. "Pencil Pimp" est engagé sur la boîte à rythmes et c'est le constat: ce morceau résume à lui seul l'évolution de cette musique spectrale, se rapprochant de la house pour son efficacité rythmique et brisant net des voix qu'on aurait cru entendre, à la manière des anciennes productions de James Blake. En concert, bien sûr, c'est moins probant. Qui de Mount Kimbie, de Joy Orbison ou de Sepalcure, pas facile de sonner aussi implacable sur des planches. Blake, lui, sait le faire, mais c'est différent. Il joue, et chante pour de vrai, mais cela est un autre problème. Ainsi, le duo vit encore une belle interruption d'une quinzaine de minutes, sur casse de table de mixage, pour terminer sans grande saveur. Suit Scuba dans une salle comble. Dans la grande salle, c'est aussi plein, mais très différent. Nina Kraviz, vivement célébrée lors du dernier Electrosanne, retourne la Fabric dans un set très deep house. Le public se contente de peu, on retourne dans l'autre salle, une fois que Sigha prend le relais de son patron et on prend conscience de trois choses: de un, ce label Hotflush recèle d'excellents artistes; de deux, il faut savoir rester sur ses pattes alors qu'on imagine que dehors le jour succède aux giboulées nocturnes. Et, pour terminer, cette Fabric, déjà trop chère au guichet et au ravitaillement, ne transfigurera ce line-up étrange, entre intéressant et grand-public (Radio Slave succèdera à Nina Kraviz dans la grande salle). Toutefois, en passant d'une installation précaire au Sud de Londres aux parures luxueuses de Smithfield, le souffle spectral reste comme inscrit dans les bonnes habitudes londoniennes. Pas de grandes soirées, même si le Corsica Studio reste incroyable – peut-être étions-nous trop exigeants – mais une promesse: la musique hantée n'est pas qu'un épisode et s'inscrit sur la durée. Où se passera la suite?


"On Deck" Scuba- FaltyDL RMX by FaltyDL