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25 octobre 2011

TT Trip Berlin: Perles de sueur

Photo: Lapiaz, "Cloud Cities" de Tomas Saraceno 

Derniers jours de chaleur à Berlin, un TT Trip où, entre une bière dans un parc et un russe blanc dans un bar, on a fait le plein d’H2O, sous forme liquide avec la sueur de Shabazz Palaces, et sous forme vaporeuse avec les villes de nuages (CLOUD CITIES) de Tomas Saraceno.

Bon, est-ce que cela sert encore à quelque chose de décrire comment c’est Berlin, tant presque tout le monde a fini par y aller et que donc la description du décor risque d’être fort peu exotique. Hé oui, on y boit de bons russes blancs et on peut assister à des karaokés au public de plusieurs milliers de personnes, à en faire pâlir de jalousie nos amis les groupes. Il n’empêche qu’on a toujours beaucoup d’amour pour Berlin et qu’elle nous en donne tout autant, parfois même de façon un peu trop directe, sous la forme d’un torse musclé à crâne rasé dans les toilettes du Berghain. Et y a pas à dire se rendre à un concert à Berlin l’été, ça se fait souvent dans de très bonnes conditions. Genre admirer le coucher de soleil sur le Tempelhof puis dévorer un hamburger. Même sans ça, c’est un plaisir de rentrer dans la Festsaal de Kreuzberg. Y a une petite cour, la salle est chaleureuse et confortable, avec de grands canapés pour se prélasser. A peine le temps de faire le tour du propriétaire, que Shabazz Palaces entre sur scène. Ils sont deux, un rappeur, tripotant son clavier et son mac tout en modifiant constamment le son de sa voix, et un percussionniste aux longues tresses, passant du Djembe à d’autres instruments à cordes, tout en assurant des backing vocals tout en susurration. Au début, la différence du son entre live et album, attendue du fait de la qualité de production du petit dernier, est difficile à avaler. La voix semble pâtir d’un trop plein d’effets, et les samples surpuissants des chansons comme "Free Press and Curl" ou "An echo from the hosts that profess infinitum" tombent à plat, tant ils sont étouffés. Mais passée cette première surprise, on se rend vite compte que cette différence est une chance, car ce concert de Shabazz Palaces nous permet d’apercevoir ce qui était passé au second plan à l’écoute de BLACK UP : la dimension soul lover du groupe. Elle se fait sentir partout : dans le flow, dans les chorégraphies naïves du duo, dans la sueur qui coule dans le V du col de chemise. Le concert nous enveloppe directement dans cette ambiance érotique et rigolarde. Ou c’est peut-être le vodka-mate qui fera dire à notre cœur que les musiciens ont autant l’air de faire l’amour à leur copine que de s’éclater avec leur meilleur pote. Les grands moments du concert resteront ainsi "Recollections of the wraith" et ses ouh ouh ouh et "A treatease dedicated to The Avian Airess from North East Nubis (1000 questions, 1 answer)". On secoue la tête, et même les plus allergiques au hip hop se trémoussent sur des basses qui parlent autant aux reins qu’à la tête. Y a plus qu’à s’embrasser.


Le jour de la fête nationale allemande (pour votre culture générale, sachez que c’est le 3 octobre, soit l’anniversaire de la Réunification de 1990), ça vous prend par surprise. Une surprise bien dissimulée, vu qu’il ne se passe rien ; la seule différence avec un dimanche, c’est que les magasins sont vraiment fermés. Heureusement qu’il restait l’Hamburger Bahnhof, où était exposé CLOUD CITIES de Tomas Saraceno. Né en 1973, il est à la fois artiste et architecte. Pour cette exposition à Berlin, il occupe l’ensemble de la halle centrale avec des structures en bulles, de la plus petite à la plus grande. L’ensemble est un mélange fusionnel de l’organique d’un côté avec de l’eau, des racines paraissant être nées au sein même de ces bulles ; et du technologique de l’autre avec ce plastique ultra fin (en fait de l’aérogel, matière spécialement conçue et brevetée par l’artiste) et des réseaux de câbles noirs. Cette fusion va jusqu’à brouiller les frontières de ces deux pôles : les câbles prennent l’air de toiles d'araignée, les bulles semblent être plus être faites en savon qu’en plastique, tandis que les racines ont l’air de décoration design et l’eau d’essence translucide. L’ensemble de l’œuvre touche à un des thèmes centraux de l’artiste : l’utopie réalisable, à travers l’art. Ce concept d’utopie, touchant à l’évocation d’une alternative de société, est riche de deux dimensions, poétique et critique, en ce qu’elle recherche à dépasser la réalité. Donnant dans ces structures à voir une vision alternative de l’espace, de l’habitation. Par ses œuvres, il remet en question notre façon d’habiter la ville, que ce soit dans l’inclusion de l’environnement, rendant organique la matière habitable, ou dans sa dimension individuelle, la paroi transparente, rendant le monde urbain véritablement partagé. Bien plus l’image du nuage repousse les limites que l’architecture impose de façon non-questionnée, comme l’ancrage au sol. Ces bulles se séparent du plancher pour donner l’impression de flotter dans l’air. Cette expérience, les visiteurs peuvent la faire au prix d’une légère attente, et ramper au milieu de grandes bulles. C’est toute l’immersion dans CLOUD CITIES qui est une entrée dans un espace fait de beautés lumineuses, de couleurs superposées et de structures changeantes sous chaque angle.


Pour finir, impossible de ne pas signaler un concert, avec moins de sueur mais encore plus d’intensité, celui de V au Studio 8. Armé seulement de sa guitare et de sa présence époustouflante, V pose sur une base de boîte à rythme des chansons tonitruantes de fragilité, où la voix découpe l’air de la pièce avant de faire tout imploser dans un cri aussi maîtrisé que sauvage. Bref checker son myspace et surtout si elle donne un concert du côté de chez vous